Le
cadre et les règles du groupe nous paraissent importants,
comme : des horaires précis, une fréquence fixe,
une présence régulière et la règle
de discrétion. Mais certains points sont à aménager
en fonction de notre clientèle spécifique. C'est
ainsi que nous appliquons non pas la règle d'abstinence
mais la règle de restitution : en effet, nous ne demandons
pas aux patients de ne pas se rencontrer en dehors du groupe
car ce serait absurde pour des patients repliés sur eux-mêmes
que nous encourageons à sortir de leur isolement. Mais
dans la mesure où les patients parleraient du groupe
en dehors des séances, nous leur demandons de ramener
ce matériel dans le groupe. Il n'est pas rare que des
contacts privilégiés se nouent via les groupes
mais lorsque les patients vont mieux, ils ont tendance à
espacer leurs contacts avec nous comme avec les patients du
Centre. L'un de nos buts est atteint lorsqu'ils deviennent capables
de renouer des contacts à l'extérieur, transposant
ainsi dans leur vie privée ce qu'ils ont vécu
et intériorisé au Centre.
L'un
des objectifs est donc la resocialisation. Un autre objectif,
et non des moindres, est de permettre un développement
de " l'insight ". Cette participation à une
expérience psychothérapeutique est susceptible
de constituer un repère auquel le patient pourra faire
appel ultérieurement en cas de besoin. Mais il est bien
évident que le traitement de crise n'est qu'une première
étape nécessaire, utilisant le temps de la crise
comme un moment privilégié permettant une réflexion
et une remise en question. Amorcé à cette occasion,
le travail psychothérapeutique devra se poursuivre à
plus long terme, ailleurs, pour aider le patient à consolider
ses découvertes et à procéder à
un véritable réaménagement intérieur.
Pour
illustrer ce qui peut se passer dans le Groupe-Crise, nous avons
choisi des moments significatifs d'une suite de séances.
"
L'illusion groupale " (Anzieu, 1984) est un phénomène
de groupe auquel nous sommes fréquemment confrontés.
Nos patients la formulent souvent ainsi : " Le C.T.B. est
un refuge, ce groupe est une famille, l'équipe est fantastique
Ici au moins on n'a pas besoin de mettre un masque, on peut
se montrer comme on est, on nous comprend, ce n'est pas comme
à l'extérieur
"
Au
début de l'été 1986, plusieurs séances
de suite avaient été consacrées à
l'élaboration d'une problématique de deuils ou
de séparations réels à laquelle plusieurs
patients étaient confrontés (perte d'un mari ou
d'un enfant, séparation conjugale, etc.). C'est dans
ce contexte d'affects dépressifs, d'un sentiment de solitude
et d'une peur d'affronter les conflits dans un couple que sont
venus s'inscrire plusieurs facteurs désécurisants
pour le groupe, à savoir :
-
l'absentéisme marqué d'une patiente
-
l'attaque du cadre : la porte de la salle de groupe avait été
cassée pendant un week-end par un patient du C.T.B.,
extérieur à ce groupe
-
enfin, l'anticipation des vacances d'été, le groupe
continuant à fonctionner sans interruption, mais avec
seulement un thérapeute présent pendant une assez
longue période.
Ceci
a suscité des fantasmes d'ordre régressif, plusieurs
patients exprimant avec nostalgie leur vécu de la clinique
Bel-Air, expérience qualifiée par eux de "
bonne, mais trop courte ". Le clivage habituel ("
bon " C.T.B. - " mauvais " Bel-Air ") commençait
à s'inverser, la clinique devenant dans l'esprit de certains
un refuge tentant face à tous les changements dans le
groupe.
L'apparente
harmonie s'est révélée illusoire, le groupe
réalisant qu'il n'était pas un ensemble homogène
de gens stables et toujours disponibles, mais qu'il était
composé de deux sous-groupes discontinus : les patients
(voir les absences et le " tournus " de sorties) et
les thérapeutes (en vacances à tour de rôle).
Depuis
un certain temps, les patients avaient choisi de se présenter
dans le groupe par leur prénom plutôt que par leur
nom de famille. Par contre, les thérapeutes (qui, entre
eux, se tutoient et s'appellent par leur prénom) disent
" Madame " ou " Monsieur " lorsqu'ils s'adressent
directement à un(e) patient(e). Il s'est trouvé
que pour la première fois, une patiente a exprimé
le souhait d'appeler également les thérapeutes
par leur prénom, " à l'américaine
", disait-elle, en vantant le style des " nouvelles
thérapies "..
Le
débat ayant été élargi à
tout le groupe, les autres patients ne l'ont pas suivie dans
son désir, préférant en effet qu'il y ait
une certaine distance entre soignants et soignés (distance
signifiant pour eux respect mutuel : " on n'est pas des
copains "
). Et les thérapeutes ont ratifié
le vu de l'ensemble du groupe en ne changeant pas leur
manière de faire même si cela frustrait un membre
du groupe (qui échouait ainsi dans sa tentative de restaurer
l'illusion groupale).
Ce
qui a permis à la colère, liée à
tous les changements dans le groupe (et en particulier aux vacances
successives des soignants) de sortir peu à peu :
-
d'abord indirectement, par de l'absentéisme (compétition
avec les thérapeutes pour " prendre des vacances
du groupe ") et une tendance aux sorties prématurées
(" quitter le groupe avant d'être quitté ").
C'était une colère non dite, agie.
-
Puis, directement et en paroles, mais via un déplacement
du conflit soignants-soignés sur la fratrie du groupe
: tension et rivalité entre patients à propos
de qui monopolisait le temps de parole, impression que si une
personne prenait trop de place, une autre devrait s'exclure,
que la coexistence ou les compromis étaient impossibles
(loi du tout ou rien), etc.
Tout
ceci était un matériel à travailler dans
le groupe, et la situation a commencé à se détendre
lorsque chacun a pu décider de prendre sa place sans
pour autant prendre celle du voisin
Nous
avons fait le lien entre la problématique individuelle
de certains (l'angoisse de séparation dans un couple
par exemple) et la problématique actuelle du groupe (l'angoisse
de séparation lors de l'annonce des vacances des uns
et des absences des autres).
Nous
avons pu aborder le problème des différences dans
le groupe (soignants-soignés, hommes-femmes, anciens-nouveaux,
etc.) et voir ensemble que ces différences représentaient
aussi une richesse et pas seulement une difficulté pour
le groupe. La projection du " mauvais " sur l'extérieur
(que ce soit la clinique, les familles, les employeurs ou le
" système social " dans son ensemble) a pu
être ramenée dans le groupe. Les conflits entre
patients ont été abordés pour eux-mêmes
dans un premier temps avant d'être interprétés
comme un déplacement de la colère destinée
aux thérapeutes qui, à tour de rôle, "
lâchaient " le groupe le temps de leurs vacances.
Nous
pouvons voir en effet ce déplacement comme une tentative
de trouver un bouc émissaire parmi les patients pour
protéger les thérapeutes de l'agressivité
du groupe, en évitant ainsi un sentiment de culpabilité
assorti d'une crainte de représailles, selon la loi du
Talion.
Les
patients ont pu vivre dans le groupe, " hic et nunc "
une colère qui n'a pas été destructrice,
malgré les craintes de certains (qui ont éprouvé
le besoin de se rassurer après coup). Enfin, le fait
d'affronter ensemble une crise dans le Groupe a montré
à chacun concrètement que surmonter une crise
était une chose possible (et pas seulement souhaitable).
Ce qui était une expérience importante à
faire pour des patients vivant par ailleurs chacun une crise
personnelle à un moment donné de leur histoire.
Conclusion
Nous
pensons que la dimension groupale peut permettre une "
décentration " du patient par rapport à sa
problématique. Chacun peut, en effet, relativiser sa
situation, élargir sa vision des choses et vivre une
expérience nouvelle, enrichie des apports des autres
membres du groupe. C'est cet aspect d'expérience vécue
(au sens d'expérience correctrice d'Alexander (1959)
qui nous paraît porteur d'un changement, pour autant que
nous nous donnions les moyens de travailler cela le temps nécessaire,
à travers des étapes successives.
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