" Séance 9 : " Les rivalités des sexes
"
La co-conductrice est seule lors de cette séance et resitue
le cadre en citant les absents et quelques règles inhérentes
au groupe afin d'apporter un cadre sécurisant. Le contre-transfert
analysé ultérieurement suggère que la co-conductrice
a ressenti le besoin d'apporter un cadre rassurant, non seulement
pour le groupe, mais aussi pour se rassurer elle-même
quant à ses compétences à conduire une
séance.
Le
premier sujet de discussion porte sur les différences
de goûts alimentaires, mais soudain, un patient mentionne
que le nombre de femmes est supérieur aux hommes dans
ce groupe. Le début de la séance est ainsi marqué
par un état de tension important, plusieurs remarques
en attestent : " Oh il remet ça ! " ou "
Mais c'est comme ça ! Faut s'habituer maintenant "
et " Mais y a pas besoin de râler ! ". Ces différentes
réactions suggèrent que divers sentiments, comme
l'agacement, l'énervement, ont été accumulés
au fil des séances. C'est comme si le champ historique,
mentionné par Correale (cité in Neri, 1997), était
ainsi réactivé.
Cette
séance met en avant les rivalités homme-femme
ainsi que certaines confrontations entre deux hommes dans une
recherche de prise de pouvoir particulièrement visible
vers la fin de la séance. L'apparition régulière
de cette rivalité et de l'agressivité est une
particularité dans ce groupe. Comme si ce dernier avait
besoin de décharger la tension et l'agressivité
pour tester sa fiabilité et sa consistance. En effet,
il faut soulever que l'absence du conducteur a certainement
eu une influence sur le déroulement des échanges
et pourrait expliquer pourquoi la tension était fortement
présente durant cette séance.
"
Séance 10 : " le pouvoir de la femme "
Dans cette séance, le champ du groupe est tout de suite
déstabilisé par les remarques provocatrices de
deux hommes concernant les relations avec les femmes. Ce jeu
de séduction se transforme en jeu de pouvoir où
la tension est élevée. Or, on remarque qu'après
cette période de tension, les forces du champ du groupe
se remettent en équilibre et permettent à certains
membres de se libérer et de faire part de moments de
vie douloureux (perte des capacités et des êtres
chers). Comme dans la séance 2, le groupe a besoin d'un
temps pour se tester pour se rendre compte qu'après le
" combat ", il n'y a pas de danger à se livrer
aux autres.
Les champs respectifs de certains patients sont en résonance
dans cette séance puisque plusieurs personnes réagissent
lorsqu'il est question de la souffrance des animaux qui est
ensuite transposée à celle des humains.
"
Séance 11 : " Se mettre à nu "
On remarque que les critiques vis-à-vis du rôle
des psychologues sont évoquées en dehors du cadre,
avant le début de la séance. Ce processus groupal
défensif (Cf. présupposé d'attaque cité
par Bion) déjà aperçu lors des séances
1 et 4, réapparaît ici pour signifier que le groupe
s'est senti en danger, abandonné lorsque le " couple
de conducteurs " n'était pas présent les
dernières fois.
Après l'interprétation du psychologue sur le sentiment
d'abandon vécu par le groupe, plusieurs membres font
part implicitement de leur souhait d'avoir un espace où
ils peuvent se livrer et faire part de leur souffrance. Une
patiente, qui d'habitude s'exprime peu et difficilement, a pu
communiquer sa souffrance personnelle liée à ses
pertes de capacités physiques et intellectuelles.
On
peut se demander si les critiques au sujet de la co-conductrice
ne seraient pas liées aussi à l'absence du conducteur
lors des deux dernières séances. Peut-être
le groupe a-t-il ressenti ce sentiment d'abandon resté
latent les deux dernières fois et se manifeste vivement
avant même le début de la séance. Il se
manifesterait aussi par les silences, souvent présents,
qui indiquent que la tension est bien ressentie par tout le
groupe, par l'ensemble du champ.
Limites du travail
Par rapport à la méthodologie et plus particulièrement
la transcription des séances, il est à noter qu'elle
ne reflète pas dans son intégralité la
séance réelle. En effet, il n'a pas toujours été
facile de retranscrire certains échanges, notamment lorsque
plusieurs personnes parlent en même temps, ce qui a rendu
la compréhension difficile, voire impossible à
certains moments.
Les
données relatives à la communication non verbales
sont quasi inexistantes vu l'outil utilisé pour cette
recherche. Celles qui ont été relevées,
sont celles dont j'ai eu le souvenir le plus prégnant.
Les informations concernant l'infra-verbal auraient permis de
compléter l'analyse car certains patients qui peuvent
sembler silencieux verbalement ne le sont pas forcément
sur le plan de la communication non verbale. Un dispositif comme
la caméra aurait permis de récolter ce type d'informations.
L'enregistrement
des séances a permis de récolter de nombreuses
données. Or, la présence de l'enregistreur a été
perçue au début comme un objet perturbateur. Malgré
les précisions apportées par le conducteur concernant
le but de ces séances, on peut relever les remarques
suivantes qui indiquent que la présence de l'appareil
est vécue comme intrusive et dérangeante : "
On ne va quand même pas dire des méchancetés"
ou encore cette phrase qui montre de façon implicite
la peur de cet objet perçu comme pouvant dévorer
les membres du groupe " Il ne mord pas ". Ce dispositif
a certainement influencé le rythme et les sujets des
séances. Il a été petit à petit
inclus et oublié par la suite. Un patient a même
relevé son absence alors que les séances pour
mon travail étaient terminées.
L'élaboration
d'un questionnaire de A à Z a permis de constater
combien il est difficile d'établir des questions claires.
Certaines questions qui semblaient sans ambiguïté
ne l'étaient pas forcément pour les patients.
De plus, il a été difficile de construire un questionnaire
uniquement avec des questions sur un mode qualitatif.
Il
a été demandé aux personnes d'être
aussi sincères que possible dans leurs réponses,
mais ces dernières doivent être considérées
avec prudence. Il se peut que malgré les explications,
des sujets aient répondu d'une certaine manière
" pour faire plaisir " à l'expérimentateur
craignant qu'il ne les juge sur leurs réponses.
Cependant, le fait d'avoir spécifié la garantie
de l'anonymat des réponses ainsi que l'importance de
l'aide des patients dans cette recherche, a énormément
contribué à la consolidation du lien thérapeutique
et à la spontanéité des réponses.
Lors
de la passation du questionnaire, il est arrivé
de répéter, voire de paraphraser certaines questions.
Il faut aussi souligner que la rencontre avec les patients ne
s'est pas résumée au questionnaire, mais à
un réel échange entre les patients et l'expérimentateur.
Certains ont confié à ce dernier combien la solitude
était pesante et qu'il n'était pas facile par
moments de parler au sein de sa famille.
CONCLUSION
Avant d'entamer cette recherche, je me doutais bien que ce groupe
" échange " ne représentait pas seulement
de simples discussions " de café " dans un
but unique de socialisation, mais visait également un
objectif thérapeutique certain et avait du sens pour
les personnes âgées vu les problématiques
dont elles souffrent.
Il
ressort de cette analyse, qui ne prétend pas être
exhaustive, que le cadre de ces groupes " échange
" comporte plusieurs points communs avec les groupes psychothérapeutiques
analytiques habituels: tout d'abord, la régularité
du lieu, du jour et de la durée de la séance qui
peut varier car ce groupe fait partie d'un cadre institutionnel
imposant parfois son propre rythme de fonctionnement. De plus,
on retrouve certaines règles inhérentes à
ce groupe " échange " (Cf. la règle
de la discrétion, des libres associations, des interprétations)
qui sont aussi appliquées par des professionnels formés
ou sensibilisés à la thérapie de groupe.
Au
sujet de la dynamique du groupe, il s'avère que ce dernier
fait appel à certains processus défensifs groupaux
comme on peut les retrouver dans les psychothérapies
analytiques de groupe. Les plus prégnants sont les présupposés
de base cités par Bion- la dépendance et l'attaque-fuite-
ainsi que la présence des silences, de boucs émissaires
et de tensions qui sont récurrents dans ce groupe.
Concernant
la perception des participants par rapport à l'utilité
de ce groupe, les proportions élevées de réponses
positives au questionnaire parlent d'elles-mêmes. Les
commentaires suivants mentionnés spontanément
en attestent : " Je me sens souvent seul, c'est bien de
pouvoir parler " ; " Ça m'apporte d'échanger
des idées, c'est important pour moi (
) on n'imagine
pas que d'autres personnes ont vécu la même chose,
ça soulage " ; " On est une bonne équipe,
on est en famille
(
) on a fait des amitiés
". Cette dernière remarque reflète le sentiment
d'appartenance à une équipe qui est unie dans
un objectif commun, à savoir celui de pouvoir partager,
échanger des pensées, des idées. De plus,
le groupe se considère également comme une famille,
avec un père qui serait représenté par
le conducteur, une mère représentée par
la co-conductrice et les frères et les surs symbolisés
par les membres du groupe.
Le
groupe " échange ", à travers son champ,
représente, au vu des séances analysées,
un réel " espace de vie ", comme le mentionne
Lewin, dans lequel les membres se sentent exister et encore
utiles à autrui. On peut donc entrevoir les discussions
de ces séances comme un échange entre des personnes
ou comme un groupe qui échange. Le caractère anthropomorphique
du groupe permet de considérer ce dernier comme un être
vivant, qui pense et qui éprouve des émotions.
Plusieurs
questions peuvent se poser : par exemple, quelle a été
l'évolution de ce groupe au cours des trois mois d'étude
? Les feed-back positifs de certains patients communiqués
lors de moments informels laissent penser qu'il y a eu un changement,
difficilement quantifiable, mais qui est toutefois perceptible
dans l'ouverture face à l'échange et quant à
la cohésion du groupe. L'intérêt aurait
été de poursuivre cette étude sur les autres
groupes échanges afin d'avoir des points de comparaison
quant à la dynamique de ces groupes.
On
peut se demander aussi quelle aurait été l'évolution
d'un groupe " échange fermé ". Il est
fort probable que l'effet thérapeutique ainsi que les
changements internes au groupe auraient été plus
flagrants, plus transparents. Or, dans un contexte institutionnel
de soins communautaires dans lequel se situe la Poliger, il
paraît difficile d'instaurer ce type de groupe ; cela
irait dans le sens contraire à la philosophie de ce service
qui est de prendre en charge une large partie de la communauté.
Finalement,
l'idée d'envisager l'expansion de ce type de groupes
dans des lieux tels que des foyers, des institutions autres
que dans le domaine psychiatrique, serait à mon avis
très bénéfique à cette population
qui ne cesse de croître dans nos pays, au vu de la richesse
des interactions et de l'apport certain sur un plan individuel.
BIBLIOGRAPHIE
ANZIEU, D.,
MARTIN, J.-Y. (1968). La dynamique des groupes restreints. Paris
: Puf.
ANZIEU, D. (1984). Le Groupe et l'Inconscient. Paris : Bordas.
AMADO, G., GUILLET, A. (1975). La dynamique des communications
dans les groupes. Paris : Armand Colin.
ASSAL, G. et al. (1993). Psychologie de la personne âgée
: aspects neuropsychologiques, cognitifs et cliniques du vieillissement.
Paris : Puf.
CARON, R. (2000). Comprendre la personne âgée,
Paris : Gaëtan Morin.
CHAPELIER, J.-B. (2000). Les psychothérapies de groupe,
Paris : Dunod.
DURKIN, H. E. (1973). Le groupe en profondeur, Paris : Ed. de
l'Epi.
EZRIEL, H. (1950). A psycho-analytic approach to group treatment,
British Journal of medical Psychology, 23, 59-75.
FOULKES, S.H., ANTHONY, E.J. (1970). Psychothérapie de
groupe : approche psychanalytique. Paris : Ed. de l'Epi.
GUIMÓN, J. (2000). Introduction aux thérapies
de groupe. Paris : Masson.
KAËS, R. (1999). Les théories psychanalytiques du
groupe. Paris : Puf.
NERI, C. (1997). Le Groupe - Manuel de psychanalyse de groupe.
Paris : Dunod.
MAISONNEUVE, J. (2002). La dynamique des groupes. Paris. Puf
14e éd.
MARROW A. J. (1972). Kurt Lewin : Sa vie, son uvre. 1969,
Trad. CONSTANTINI H.,
MUCCHIELLI A., ESF, Horizons de la psychologie.
ROUCHY, J.-C. (1998). Le groupe, espace analytique. Paris :
Erès.
WATZLAWICK, P., BEAVIN, J. H., JACKSON, D. D. (1972). Une logique
de la communication, Paris : Seuil.
(*)Travail
de diplôme à l'Université de Lausanne (octobre
2003)
|
|