RESULTATS
Questionnaires
D'une
façon générale, on remarque que les sujets
répondent davantage selon le pôle positif pour
les cinq catégories du questionnaire. Cela indique déjà
que la perception des sujets vis-à-vis du groupe "
échange " est positive.
Plus précisément, la catégorie qui se démarque
par rapport aux autres est celle consacrée au plaisir,
à l'aise, signifiant par là que la participation
au groupe est vécue comme un réel plaisir et comme
une satisfaction qui sont partagés par l'ensemble des
sujets.
Presque la majorité des patients (15 sujets sur 17 pour
la catégorie communication) se sentent compris et disent
pouvoir partager librement leurs idées, leurs sentiments
au sein du groupe.
Concernant l'importance et l'aide effective du groupe lors de
moments de solitude, elles sont partagées par plus de
la moitié des sujets (14 sujets sur 17).
De même, par rapport aux relations interpersonnelles,
14 sujets sur 17 ont le sentiment d'être acceptés
et respectés par les autres et ne se sentent pas contrariés
par certaines remarques d'autres membres.
Finalement, un tiers des sujets semblent ne pas se référer
au groupe lorsqu'ils se retrouvent à l'extérieur,
en famille, ou avec l'entourage.
Séances
Groupales
Parmi
les douze séances analysées, voici quelques-unes
qui me paraissent illustrer au mieux ce groupe " échange
". Elles visent à donner au lecteur les sujets de
discussion ainsi que les mécanismes de défenses
les plus prégnants de ce groupe en rapport avec des concepts
théoriques tirés essentiellement des théories
psychanalytiques de groupe.
"
Séance 1 : " Les Attaques "
Très vite, un certain agacement apparaît de la
part de certains sujets parce qu'un patient, Pierre G., a évoqué
lors des précédentes séances le thème
de la religion et de la réflexologie, arguments ayant
provoqué des discordances au sein du groupe. Ce même
membre se montre comme quelqu'un qui possède des connaissances
que les autres n'ont pas. Les autres membres se sentent ainsi
parfois dépassés et agacés par ses remarques
savantes. Une " tension commune au groupe " (Ezriel,
1950) émerge alors : le sentiment d'agacement se diffuse
et touche d'autres personnes comme la remarque suivante de Simon
T. : " A vrai dire ça m'ennuie
ça m'ennuie
complètement de parler toujours de réflexologie
! ".
Les
réflexions répétitives de Simon T. concernant
l'inutilité de la discussion provoquent un déséquilibre.
Il survient alors un mouvement d'agrégation de certains
patients qui s'allient pour défendre l'utilité
et la valeur de ce groupe " échange ". Ces
derniers se sentent en effet menacés et ils défendent
dans un sens leur propre identité et estime de soi :
grâce à l'échange, ils se sentent encore
exister et utiles pour quelque chose. Les patients réagissent
par conséquent sur un plan individuel, mais aussi groupal
; on peut rattacher ce comportement au présupposé
d'attaque décrit par Bion car l'unité du groupe
entier est menacée. De plus, ce mouvement d'alliance
de la part de plusieurs patients peut aussi signifier le désir
de vouloir revendiquer leur sentiment d'appartenance au groupe
: c'est par ce sentiment-là qu'ils se sentent aussi exister
et valorisés.
Comment expliquer les remarques agressives et provocatrices
de Simon T. face au groupe ? Ces attaques seraient peut-être
une manière de tester la fiabilité, la consistance
du groupe comme moyen pour se rassurer et par la même
occasion rassurer le groupe lui-même quant à son
existence.
"
Séance 2 : " Guerre et paix "
Plusieurs interventions vives sur le thème de la guerre
apparaissent, mais de façon désordonnée
et entrecoupée. Le conducteur tente alors de ramener
ces événements extérieurs au groupe pour
leur signifier par là que l'évocation de tels
thèmes reflète peut-être quelque chose au
niveau de la dynamique de groupe.
Après l'intervention du psychologue, il se produit, au
travers de différentes associations, un glissement de
l'évocation de la guerre aux problèmes de couple.
La
fin de la séance est très riche émotionnellement
: en effet, suite à l'annonce de l'arrêt de la
séance, l'un des patients mentionne la séparation
d'avec son enfant très jeune et une autre révèle
au groupe qu'elle a été abandonnée par
son père. La fin de la séance évoque certainement
des sentiments de perte, d'abandon restés latents et
qui se manifestent d'une façon intense dans les dernières
minutes de la séance. On peut aussi relier cette décharge
d'émotions au phénomène de condensation
vu qu'il y a eu accumulation des pensées et décharge
soudaine d'émotions. Cela pourrait être également
qualifié de mécanisme de défense dans le
sens où les patients expriment, de façon brève,
des événements douloureux juste au dernier moment
(" le syndrome de la poignée de porte ").
Le
groupe lors de cette séance est passé par une
phase évolutive : au début, la discussion qui
porte sur les guerres est très vive, puis l'atmosphère
et la dynamique de groupe se calment et offrent un espace plus
paisible où certains membres se livrent sur un plan plus
personnel. L'évocation du temps d'apprentissage des connaissances
chez l'enfant à la fin peut être mis en parallèle
avec le groupe : il faut aussi un temps pour pouvoir se parler,
avoir confiance en l'autre pour pouvoir davantage se livrer.
"
Séance 3 : " La nécessité d'un sauveur
"
Pour faire face à l'insécurité du cadre
de départ (retard et oubli d'un absent), Simon T. mentionne
le déséquilibre hommes-femmes avec une supériorité
numérique pour ces dernières. Thérèse
R. confirme l'absence d'un patient et répond ainsi à
l'observation initiale. Les conducteurs font acte de réparation
en mettant une chaise pour la personne momentanément
absente. On remarque en ce début de séance que
le groupe est à la recherche d'un cadre sécurisant
: le psychologue est perçu par Pierre G. comme le guide,
comme une personne au-dessus des autres, qui a " un atout
" parce qu'il aurait une supériorité des
connaissances.
Ces différentes remarques élogieuses peuvent indiquer
que ce patient est en quelque sorte le porte-parole du groupe
(vu que les autres membres sont silencieux) par rapport à
la perception du rôle du psychologue. Le présupposé
de base de la dépendance pourrait expliquer pourquoi
le groupe souhaite être " protégé,
nourri intellectuellement et affectivement " par le conducteur
qui volontairement ne répond pas à cette demande.
Ainsi, Pierre G. prend le rôle de celui qui dirige et
pose des questions en rapport avec la religion. Il tenterait
dans un sens de retrouver un pouvoir au sein du groupe, pouvoir
qu'il ne possède plus dans sa propre famille; ce dernier
monopolise l'attention et provoque de l'énervement (c'est-à-dire
qu'il suscite une très forte curiosité sans donner
les solutions aux énigmes qu'il pose) chez les autres
patients.
Les
nombreuses digressions qui suivent font penser à une
recherche de stratégies pour limiter l'angoisse vu que
le conducteur ne répond pas à la demande d'être
le guide, le sauveur du groupe. Le psychologue relie néanmoins
cette angoisse aux phénomènes des guerres extérieures
ainsi qu'à la réorganisation prévue du
département de la Poliger.
Le
besoin de croire en quelqu'un ou en quelque chose pour le futur
nécessite donc la présence d'un " sauveur
" du groupe agissant dans un cadre rassurant. En effet,
face au cadre flottant, le groupe se rabat alors sur le conducteur
et lui signifie (inconsciemment) qu'il doit sauver le groupe,
le rassurer, comme le fait la mère avec son enfant lorsque
ce dernier se sent angoissé ou frustré.
" Séance 5 : " la météo relationnelle
"
Après plusieurs digressions sur la météo
on pourrait penser que l'évocation de cet événement
extérieur est sans grand intérêt et que
le groupe passe par un moment de stagnation (Cf. phénomène
du plateau). Cette discussion sur la pluie et le beau temps
est néanmoins nécessaire comme tremplin pour l'énonciation
des variations météo relationnelles au sein du
couple. Evoquer des sentiments personnels sur le couple permet
à plusieurs membres d'utiliser leur agressivité
et de la diriger sur Simon T. Il s'agit en fait d'une riposte
car ce dernier avait " attaqué " en premier
en disqualifiant les vieilles femmes par rapport à la
beauté des jeunes. A tour de rôle, six patients
énumèrent leur âge ce qui peut faire penser
à une recherche de points communs pour se sentir appartenir
au groupe et pour apaiser l'état de tension. En effet,
face à l'évocation du temps qui a passé
et qui fait certainement penser à la mort, le groupe
pourrait utiliser cette stratégie pour diminuer l'angoisse
ressentie.
Les
événements liés à la jeunesse et
à la descendance sont évoqués par un sous-groupe
de deux personnes (couple de deux femmes) qui dialoguent sur
leurs expériences partagées dans leur passé,
ceci pendant plusieurs minutes jusqu'à la fin de la séance.
La formation de sous-groupes est considérée comme
un processus groupal. Comment peut-on l'expliquer dans cette
séance ? Pourquoi une telle défense ?
Il est difficile de donner une réponse unique à
ces questions, mais la jeunesse, le temps qui a passé,
et implicitement le rapprochement à la mort, sont des
sujets qui provoquent de l'angoisse chez des patients âgés.
Le groupe utiliserait une autre façon pour se rassurer
et pour protéger l'unité groupale en désignant
deux membres qui se sont connues bien avant l'existence de ce
groupe. Le présupposé de couplage énoncé
par Bion permettrait ainsi de donner un espoir momentané
au groupe quant à son évolution.
"
Séance 7 : " Les rivalités "
Le groupe est passé divers moments de tensions qui se
poursuivent lors de cette séance. Il est à noter
que l'évocation de problématiques personnelles
comme la vieillesse, la perte de croyance et les difficultés
de communication au sein du couple surviennent justement lors
de moments de forte tension, comme pour décharger ce
qui pèse et fait souffrir.
En
effet, la tension est telle qu'elle finit par se condenser et
exploser en fin de séance lorsqu'un patient attaque l'unité
et l'utilité du groupe. Comme dans la séance 1,
le groupe dévoile ses qualités de protection,
de défense par rapport à sa propre existence en
tant que groupe " échange ". Les champs respectifs
de chaque membre permettent au groupe d'apporter sa particularité
en comparaison à d'autres groupes. Concernant le champ
du groupe on peut s'apercevoir qu'il est, comme l'a décrit
Lewin, " un espace de vie ". Il s'agit bien de cet
espace de vie que le groupe, grâce à certains piliers
comme Thérèse R., Pierre G. ou encore Simon T.,
souhaite signifier l'existence.
" Séance 8 : " Le groupe oral "
L'évocation d'actes anthropophagiques ayant eu réellement
lieu dans des accidents d'aviation, se transpose dans le groupe.
Thérèse R. désigne ironiquement des membres
qu'elle souhaiterait " manger " plus particulièrement
Simon T. qui montre son mécontentement : " Arrêtons
ça
c'est trop sérieux il faut pas
".
Après cette remarque, plusieurs patientes réagissent
fortement par des oppositions " Mais non c'est pas sérieux
c'est rigolo " ou par une pluie d'attaques, ce qui pourrait
faire penser à la recherche d'un bouc émissaire
: " Moi je commencerai par Simon T. " ou encore "
Oh non alors il est trop gros ! (
) ". Or, celui qui
ne serait pas " mangé " c'est Pierre G. parce
qu'il " sert encore à quelque chose ". En effet,
certains membres considèrent ce patient comme quelqu'un
d'instruit qui a des connaissances (essentiellement littéraires,
bibliques et scientifiques) ; il est une figure importante car
le groupe se réfère à lui, même quand
il est absent.
Un
patient demande si l'être humain pourrait manger les membres
de sa propre famille et Thérèse R. apporte des
remarques humoristiques " on mangerait plutôt nos
voisins que nos enfants " ou " il faut pas se laver
les pieds comme ça y a beaucoup de choses dans le soulier
! " ce qui fait rire plusieurs personnes. Face à
ce sujet angoissant, le rire est dans cette séance souvent
utilisé par le groupe comme mécanisme de défense
pour pallier à l'angoisse de la mort, d'être dévoré
et englouti.
Ce
mouvement oral du groupe peut être relié au stade
" sadique-oral " décrit par Freud. Au niveau
fantasmatique, il y a la crainte d'être mangé et
d'être anéanti par la mère. Freud en se
référent aux peuples primitifs (dans Totem et
Tabou, 1913), mentionne " qu'en ingérant des parties
du corps d'une personne dans l'acte de dévoration, on
s'approprie les propriétés qui ont appartenu à
cette personne ". Le sujet s'identifie donc à l'objet
en l'incorporant.
Cette
séance révèle le passage à une période
régressive du développement. On s'aperçoit
que tous les membres ne réagissent pas de la même
façon ; un patient insiste à plusieurs reprises
de mettre un terme à cette discussion. Le reste du groupe
ne semble pas à première vue inquiété,
mais le rire est souvent utilisé et sert à se
défendre contre l'angoisse ressentie.
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