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Les deux autres patientes, tout de suite preneuses par rapport
à notre proposition, ont immédiatement dit ce qu'elles auraient
envie de dessiner, puis, deux jours plus tard, ont quelque peu
modifié leur projet initial.
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L'une a dit d'emblée qu'elle ne savait pas dessiner mais qu'elle
représenterait chaque personne par une pastille de couleur différente.
Elle-même se voyait comme une pastille noire ou alors comme
un coquillage fermé. Par la suite, elle a décidé d'entrouvrir
le coquillage dans lequel " il resterait encore un petit fond
de noir " mais " ça irait vers des couleurs plus claires, plus
lumineuses ". Et dans ce coquillage elle a mis des perles de
couleur rappelant les pastilles qui représentaient les autres
membres du groupe : " chaque personne m'apporte quelque chose,
dit-elle, et ce que chacun m'apporte, je le prends et je le
garde… "
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Enfin, la dernière a intitulé son dessin : " la victoire par
les larmes ". Les visages des membres du groupe étaient en forme
de larmes, pour représenter la souffrance de chacun.
Elle, non plus, ne savait pas dessiner et a renoncé à sa première
idée qui était de faire se chevaucher les visages comme s'ils
étaient pris dans les anneaux des Jeux Olympiques. Ses visages,
dessinés un peu " à la Picasso ", disait-elle, représentaient
diverses étapes de la communication dans un groupe : Certains
n'avaient que des bouches fermées (le silence au début quand
on ne connaît personne) D'autres n'avaient que des yeux (le
silence, toujours, mais en s'intéressant aux autres) D'autres
encore avaient yeux et bouche inversés ("parfois on parle avec
ses yeux ", disait-elle) Elle s'est dessinée elle-même en bas
à droite, comme elle se sentait maintenant : " avec les yeux
et la bouche à la bonne place… " Et c'est quelque temps plus
tard que, parlant dans un groupe de discussion du problème qu'elle
avait avec sa mère, elle s'est mise à pleurer pour la première
fois dans le groupe. Elle se trouvait assise ce jour-là contre
le mur où était affiché son dessin… et cette " victoire par
les larmes ", anticipée par elle, a bien sûr beaucoup enrichi
le contenu de cette séance.
Les quatre premiers mois de ce groupe d'expression ont constitué
une première phase, expérimentale, où nous avons tâtonné à la
recherche d'une formule satisfaisante en proposant successivement
diverses activités comme : le travail de la terre, des photomontages,
des écrits ou dessins réalisés en écoutant une musique relaxante,
des lectures de poèmes, etc. J'aimerais illustrer cela avec
trois exemples de collages ou de photomontages sur des thèmes
proposés par nous :
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1er exemple sur le thème : " comment voyez-vous le C.T.B. ?
". Un patient assez silencieux et fermé mais très assidu aux
groupes a mis bout à bout quantité d'yeux et une seule bouche
(fermée) découpés dans des magazines. Pour lui, c'était " suffisamment
parlant ", pas besoin de faire de commentaires sur la gêne qu'il
ressentait à être observé par les membres du groupe et en particulier
par les soignants.
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2ème exemple sur le thème : comment voyez-vous la solitude et
quels seraient pour vous les moyens d'en sortir ? ". Un patient
a vu la solitude en noir et blanc à la fois sous la forme d'une
" marionnette jetée à terre, désarticulée " et sous la forme
d'une mine de sel (" quand on est au fond du trou de la caverne
"). Les antidotes à la solitude seraient pour lui en couleur
: " pouvoir de nouveau courir " comme ce jeune couple faisant
du jogging - " les enfants " (il en a deux) - et un spéléologue
" qui remonte du gouffre grâce à son filin de sécurité ".
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enfin, 3ème exemple sur le thème : " comment pourriez-vous illustrer
la dépression pour la faire comprendre à votre entourage ? ".
Une patiente a dessiné un fond noir sur lequel elle a collé
des mots : " comme le vide, folles, chômage, pétrin " - elle
a découpé des images d'yeux et des lunettes noires car, dit-elle,
" on a des problèmes de vision quand on est déprimé, qu'on voit
mal, qu'en même temps on ne veut pas voir et que, surtout, on
ne veut pas qu'on nous voie dans cet état " - puis elle a rajouté
" une espèce de brouillard, de flou ", une " main qui se crispe
" et plusieurs choses évoquant l'insomnie (le mot " nuit ",
des somnifères, etc.).
Pendant
cette première phase, nous ne savions pas trop vers quoi nous
allions avec ce groupe mais nous savions assez bien ce que nous
ne voulions pas qu'il soit : en effet, nous ne voulions pas
en faire un groupe purement occupationnel ni de l'ergothérapie
en groupe ni un " groupe de créativité " comme cela avait été
suggéré, car ce mot nous paraissait trop inhibant, d'abord pour
nos patients déprimés disant qu'ils " ne créaient déjà pas quand
ils allaient bien alors il ne fallait pas leur demander des
choses trop difficiles, d'ailleurs ils n'étaient plus des enfants,
ils ne savaient pas dessiner ", etc. A vrai dire, le mot créativité
nous faisait aussi peur à nous, les soignants, qui n'étions
de loin pas des artistes, ni même des art-thérapeutes… Notre
but n'était pas de fabriquer de beaux objets, encore moins de
faire de l'art pour l'art… L'activité d'expression n'était pour
nous, dans un premier temps, qu'un moyen parmi d'autres de mobiliser
les patients, de favoriser leur socialisation et de développer
entre eux la communication et une certaine solidarité.
SONDAGE
D'OPINION
A
ce stade-là de l'expérience, nous avons éprouvé le besoin de
faire un sondage d'opinion parmi les utilisateurs de ce groupe
en leur demandant leur avis sur les activités et les thèmes
proposés pendant ces quatre premiers mois : leurs préférences,
leurs souhaits et leurs suggestions pour la suite.
Ce
qui est ressorti de cette enquête, ce sont les points suivants
:
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presque tous les patients ont préféré les photomontages qui
leur paraissaient plus à leur portée que le dessin ou d'autres
activités d'expression plus sophistiquées :
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plusieurs ont souhaité que l'activité elle-même ne prenne pas
tout le temps de la séance et que plus de temps soit réservé
au dialogue à propos de l'activité ;
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enfin, un patient a proposé que la prochaine fois on amène un
journal pour discuter de façon plus approfondie de l'actualité
du jour.
Souhaitant
que les patients deviennent de plus en plus " partie prenante
" de ce groupe, nous avons tenu compte de cette suggestion et,
en la combinant avec le photomontage, nous avons expérimenté
le setting suivant : au début de la séance, chaque membre du
groupe parcourt le journal " La Suisse " et découpe le ou les
articles qu'il a envie de discuter avec les autres. Ces articles
sont collés sur un panneau collectif qui représente la sélection
par le groupe des nouvelles du jour. La plus grande partie de
la séance est consacrée à la discussion de ces articles.
Le
but, bien sûr, n'est pas de discuter de l'actualité pour elle-même
mais de permettre à des patients (que la dépression a tendance
à faire se replier sur eux-mêmes), à la fois de sortir un peu
de leurs préoccupations pour s'intéresser à nouveau au monde
qui les entoure - et à la fois d'utiliser cet " objet transitionnel
"(Winnicott, 1971) que peut être l'actualité pour exprimer ce
qu'ils vivent et en quoi cette actualité les renvoie à leur
monde interne (préoccupations, émotions, fantasmes). Ce double
mouvement vers l'extérieur (avec socialisation) et vers l'intérieur
(avec développement de l' " insight ") nous a paru riche de
possibilités d'échanges.
Depuis,
notre groupe d'expression continue encore actuellement sous
cette forme. Il est devenu une sorte de " groupe-presse " auquel
les nouveaux patients s'intègrent assez facilement dans l'ensemble.
Grâce à la suggestion d'un patient, qui a fait date, nous avons
évolué d'une activité peu verbale au départ, à une activité
verbale médiatisée.
Les
deux ans d'expérience sous cette forme bien particulière pourraient
faire en soi l'objet d'un autre exposé ou article. Mon propos
d'aujourd'hui était seulement de vous résumer les débuts de
ce groupe d'expression auquel, malgré leurs symptomatologies
respectives souvent envahissantes, nos patients ont pu participer
de plus en plus activement, en nous aidant à faire évoluer de
manière créative un outil thérapeutique que nous n'avions fait
qu'ébaucher au départ.
BIBLIOGRAPHIE
Anzieu,
D. (1971). L'illusion groupale. Nouvelle Revue de psychanalyse,
4, 73-93.
Caplan,
G. (1964). Principles
of preventive psychiatry. New York: Basic Books.
Winnicott,
D. W. (1971). Playing and Reality. Londres: Tavistock.
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