Vol. 2, núm. 2 - Julio 2003     Revista Internacional On-line / An International On-line Journal  
 


Un groupe d'expression dans un Centre de Thérapies Brèves. (pág. 2)

Dominique de Verdière

 
 

 

- Les deux autres patientes, tout de suite preneuses par rapport à notre proposition, ont immédiatement dit ce qu'elles auraient envie de dessiner, puis, deux jours plus tard, ont quelque peu modifié leur projet initial.

- L'une a dit d'emblée qu'elle ne savait pas dessiner mais qu'elle représenterait chaque personne par une pastille de couleur différente. Elle-même se voyait comme une pastille noire ou alors comme un coquillage fermé. Par la suite, elle a décidé d'entrouvrir le coquillage dans lequel " il resterait encore un petit fond de noir " mais " ça irait vers des couleurs plus claires, plus lumineuses ". Et dans ce coquillage elle a mis des perles de couleur rappelant les pastilles qui représentaient les autres membres du groupe : " chaque personne m'apporte quelque chose, dit-elle, et ce que chacun m'apporte, je le prends et je le garde… "

- Enfin, la dernière a intitulé son dessin : " la victoire par les larmes ". Les visages des membres du groupe étaient en forme de larmes, pour représenter la souffrance de chacun.
Elle, non plus, ne savait pas dessiner et a renoncé à sa première idée qui était de faire se chevaucher les visages comme s'ils étaient pris dans les anneaux des Jeux Olympiques. Ses visages, dessinés un peu " à la Picasso ", disait-elle, représentaient diverses étapes de la communication dans un groupe : Certains n'avaient que des bouches fermées (le silence au début quand on ne connaît personne) D'autres n'avaient que des yeux (le silence, toujours, mais en s'intéressant aux autres) D'autres encore avaient yeux et bouche inversés ("parfois on parle avec ses yeux ", disait-elle) Elle s'est dessinée elle-même en bas à droite, comme elle se sentait maintenant : " avec les yeux et la bouche à la bonne place… " Et c'est quelque temps plus tard que, parlant dans un groupe de discussion du problème qu'elle avait avec sa mère, elle s'est mise à pleurer pour la première fois dans le groupe. Elle se trouvait assise ce jour-là contre le mur où était affiché son dessin… et cette " victoire par les larmes ", anticipée par elle, a bien sûr beaucoup enrichi le contenu de cette séance.


Les quatre premiers mois de ce groupe d'expression ont constitué une première phase, expérimentale, où nous avons tâtonné à la recherche d'une formule satisfaisante en proposant successivement diverses activités comme : le travail de la terre, des photomontages, des écrits ou dessins réalisés en écoutant une musique relaxante, des lectures de poèmes, etc. J'aimerais illustrer cela avec trois exemples de collages ou de photomontages sur des thèmes proposés par nous :

- 1er exemple sur le thème : " comment voyez-vous le C.T.B. ? ". Un patient assez silencieux et fermé mais très assidu aux groupes a mis bout à bout quantité d'yeux et une seule bouche (fermée) découpés dans des magazines. Pour lui, c'était " suffisamment parlant ", pas besoin de faire de commentaires sur la gêne qu'il ressentait à être observé par les membres du groupe et en particulier par les soignants.

- 2ème exemple sur le thème : comment voyez-vous la solitude et quels seraient pour vous les moyens d'en sortir ? ". Un patient a vu la solitude en noir et blanc à la fois sous la forme d'une " marionnette jetée à terre, désarticulée " et sous la forme d'une mine de sel (" quand on est au fond du trou de la caverne "). Les antidotes à la solitude seraient pour lui en couleur : " pouvoir de nouveau courir " comme ce jeune couple faisant du jogging - " les enfants " (il en a deux) - et un spéléologue " qui remonte du gouffre grâce à son filin de sécurité ".

- enfin, 3ème exemple sur le thème : " comment pourriez-vous illustrer la dépression pour la faire comprendre à votre entourage ? ". Une patiente a dessiné un fond noir sur lequel elle a collé des mots : " comme le vide, folles, chômage, pétrin " - elle a découpé des images d'yeux et des lunettes noires car, dit-elle, " on a des problèmes de vision quand on est déprimé, qu'on voit mal, qu'en même temps on ne veut pas voir et que, surtout, on ne veut pas qu'on nous voie dans cet état " - puis elle a rajouté " une espèce de brouillard, de flou ", une " main qui se crispe " et plusieurs choses évoquant l'insomnie (le mot " nuit ", des somnifères, etc.).

Pendant cette première phase, nous ne savions pas trop vers quoi nous allions avec ce groupe mais nous savions assez bien ce que nous ne voulions pas qu'il soit : en effet, nous ne voulions pas en faire un groupe purement occupationnel ni de l'ergothérapie en groupe ni un " groupe de créativité " comme cela avait été suggéré, car ce mot nous paraissait trop inhibant, d'abord pour nos patients déprimés disant qu'ils " ne créaient déjà pas quand ils allaient bien alors il ne fallait pas leur demander des choses trop difficiles, d'ailleurs ils n'étaient plus des enfants, ils ne savaient pas dessiner ", etc. A vrai dire, le mot créativité nous faisait aussi peur à nous, les soignants, qui n'étions de loin pas des artistes, ni même des art-thérapeutes… Notre but n'était pas de fabriquer de beaux objets, encore moins de faire de l'art pour l'art… L'activité d'expression n'était pour nous, dans un premier temps, qu'un moyen parmi d'autres de mobiliser les patients, de favoriser leur socialisation et de développer entre eux la communication et une certaine solidarité.

SONDAGE D'OPINION

A ce stade-là de l'expérience, nous avons éprouvé le besoin de faire un sondage d'opinion parmi les utilisateurs de ce groupe en leur demandant leur avis sur les activités et les thèmes proposés pendant ces quatre premiers mois : leurs préférences, leurs souhaits et leurs suggestions pour la suite.

Ce qui est ressorti de cette enquête, ce sont les points suivants :

- presque tous les patients ont préféré les photomontages qui leur paraissaient plus à leur portée que le dessin ou d'autres activités d'expression plus sophistiquées :

- plusieurs ont souhaité que l'activité elle-même ne prenne pas tout le temps de la séance et que plus de temps soit réservé au dialogue à propos de l'activité ;

- enfin, un patient a proposé que la prochaine fois on amène un journal pour discuter de façon plus approfondie de l'actualité du jour.

Souhaitant que les patients deviennent de plus en plus " partie prenante " de ce groupe, nous avons tenu compte de cette suggestion et, en la combinant avec le photomontage, nous avons expérimenté le setting suivant : au début de la séance, chaque membre du groupe parcourt le journal " La Suisse " et découpe le ou les articles qu'il a envie de discuter avec les autres. Ces articles sont collés sur un panneau collectif qui représente la sélection par le groupe des nouvelles du jour. La plus grande partie de la séance est consacrée à la discussion de ces articles.

Le but, bien sûr, n'est pas de discuter de l'actualité pour elle-même mais de permettre à des patients (que la dépression a tendance à faire se replier sur eux-mêmes), à la fois de sortir un peu de leurs préoccupations pour s'intéresser à nouveau au monde qui les entoure - et à la fois d'utiliser cet " objet transitionnel "(Winnicott, 1971) que peut être l'actualité pour exprimer ce qu'ils vivent et en quoi cette actualité les renvoie à leur monde interne (préoccupations, émotions, fantasmes). Ce double mouvement vers l'extérieur (avec socialisation) et vers l'intérieur (avec développement de l' " insight ") nous a paru riche de possibilités d'échanges.

Depuis, notre groupe d'expression continue encore actuellement sous cette forme. Il est devenu une sorte de " groupe-presse " auquel les nouveaux patients s'intègrent assez facilement dans l'ensemble. Grâce à la suggestion d'un patient, qui a fait date, nous avons évolué d'une activité peu verbale au départ, à une activité verbale médiatisée.

Les deux ans d'expérience sous cette forme bien particulière pourraient faire en soi l'objet d'un autre exposé ou article. Mon propos d'aujourd'hui était seulement de vous résumer les débuts de ce groupe d'expression auquel, malgré leurs symptomatologies respectives souvent envahissantes, nos patients ont pu participer de plus en plus activement, en nous aidant à faire évoluer de manière créative un outil thérapeutique que nous n'avions fait qu'ébaucher au départ.

BIBLIOGRAPHIE

Anzieu, D. (1971). L'illusion groupale. Nouvelle Revue de psychanalyse, 4, 73-93.

Caplan, G. (1964). Principles of preventive psychiatry. New York: Basic Books.

Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality. Londres: Tavistock.


 
 
             
   
   
   

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