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Entrée
d'un nouveau patient
L'occasion
s'est présentée avec Karine, une jeune femme particulièrement
intelligente, venue en Suisse pour faire des études,
que C suivait pour un état dépressif avec des
épisodes de boulimie. Cette indication provoqua un premier
désaccord entre les thérapeutes. En effet, lors
de l'entretien préliminaire à trois, la patiente
présenta un comportement extrêmement démonstratif.
Après avoir quitté sa chaise pour s'asseoir par
terre, elle partit de l'entretien fâchée, en lançant
ses affaires à travers le bureau. Au delà de l'hyper-expressivité
émotionnelle évidente, nous avons fait l'hypothèse
suivante : la perte de la relation duelle avec C était
à l'origine de sa rage. Cet entretien à trois
témoignait du fait que C n'était plus le seul
interlocuteur pour Karine, qui devait le partager avec d'autres
au sein d'un groupe. Deux entretiens supplémentaires
ont été nécessaires pour convaincre la
thérapeute senior du bien fondé de cette indication.
Cette dernière n'a plus été remise en question
par la suite. Karine a pu terminer ses études dans de
bonnes conditions, en agissant moins ses conflits. Le groupe
l'a aidée à verbaliser davantage et de son côté
elle en a relancé la dynamique, en amenant notamment
ses bonnes capacités d'introspection et son vécu
de migrante. Etrangère dans le groupe, se reprochant
d'avoir laissé sa famille et sa culture, elle appréciait
aussi cette indépendance nouvelle. La problématique
de la distance et de l'autonomie transposée dans le groupe
a été reprise par d'autres et a constitué
une ouverture intéressante.
Absence
d'un des co-thérapeutes
Enfin,
un pas important est accompli lorsque le nouveau co-thérapeute
se sent prêt à mener le groupe seul. Il peut s'agir
d'une nécessité ponctuelle, si les vacances des
thérapeutes ne coïncident pas, ou plus durable,
en cas de maladie ou d'accident. Avec l'expérience, ceci
peut même représenter une richesse supplémentaire
permettant de différencier les thérapeutes, comme
le montre l'exemple suivant :
Evelyne,
une patiente d'une quarantaine d'années, entrée
dans le groupe environ quinze mois avant l'arrivée de
C, continuait de se comporter comme s'il n'existait pas
Elle avait été adressée au groupe pour
des difficultés relationnelles (et en particulier conjugales)
et présentait des traits de personnalité borderline.
Impulsive et assez instable sur le plan affectif, elle interagissait
avec les membres du groupe et surtout avec S qu'elle connaissait
depuis le début. Elle sollicitait auprès d'elle
des conseils à propos de l'éducation de ses enfants,
et, parfois anxieuse et irritable, entrait en conflit de manière
assez violente, allant même exceptionnellement jusqu'à
quitter la séance. C éprouvait un sentiment d'exclusion
et de frustration. A l'occasion de l'absence de S, C est devenu
un interlocuteur à part entière, avec une identité
professionnelle propre. En tant que médecin, Evelyne
a pu le vivre comme quelqu'un susceptible d'intervenir autrement
ou d'apporter d'autres réponses que celles de la psychologue.
Peu à peu, la complémentarité des thérapeutes
a pu être utilisée pour aider la patiente à
sortir d'un fonctionnement clivé, dans lequel on trouvait
une thérapeute femme très investie, et un co-thérapeute
homme apparemment inexistant. Nous avions relevé une
analogie avec la situation familiale de la patiente : très
proche de sa mère, elle évitait tout contact avec
son père, suite à d'anciens conflits.
Les
choses ont évolué pour elle vers une meilleure
différenciation de ses interlocuteurs dans le groupe.
Elle n'hésitait plus à s'adresser directement
à chacun ou à entrer en conflit avec l'un ou l'autre
des thérapeutes. Tous deux étaient pris en compte
dans l'élaboration de ses mouvements d'agressivité
ou de régression, ce qui mettait fin au clivage antérieur.
Nous avons l'impression qu'elle a pu transposer cela dans sa
relation avec ses parents, se réconciliant progressivement
avec son père, tout en prenant un peu de distance par
rapport à sa mère.
Nous
pourrions ajouter un autre cas de figure de la co-thérapie
en l'absence du co-thérapeute. Nous venons de voir une
situation où C a pu affirmer son identité de médecin
lors d'une absence de S pendant quelques semaines. Que se passe-t-il
quand la thérapeute senior se retrouve seule à
conduire le groupe pendant le congé maternité
de sa co-thérapeute médecin ? Ceci est arrivé
avec B, pendant six mois. Un contact téléphonique
régulier à propos du groupe a eu lieu entre B
et S durant cette période. Ceci a facilité à
B son retour au groupe, tout en procurant à S un soutien
à distance et des échanges différents de
par le recul de B.
Malgré
une pression institutionnelle visant à remplacer la co-thérapeute
absente, S a conduit le groupe seule en vertu de la non-interchangeabilité
des thérapeutes. Son identité de psychologue l'exposait
pourtant à des remarques comme celles d'Evelyne : "
La doctoresse ne va pas être remplacée, vous allez
faire les deux rôles ? ". A la fin du congé
maternité, la même patiente a pu dire : "
J'étais un peu inquiète qu'on n'ait plus de médecin,
mais je me suis dit : on verra bien ! En fait ça c'est
bien passé, mais on est contents de ce retour ".
En
vivant le fait d'être seule avec le groupe pendant six
mois, S se sentait à la fois plus anxieuse et en même
temps contente d'avoir en quelque sorte son groupe à
elle. Sans regard " contrôlant " en séance,
elle se sentait plus libre d'intervenir selon son style propre
et satisfaite de pouvoir assumer momentanément la situation
en solo. Cela lui a aussi permis de comparer son vécu
dans les deux cas et de persévérer dans la co-thérapie
en connaissance de cause.
Avantages et inconvénients de la co-thérapie
Il
est temps maintenant de résumer les principaux inconvénients
et avantages de la co-thérapie, en nous référant
à la fois à la littérature et à
notre expérience.
Du
point de vue des inconvénients, nous n'entrerons pas
en détail dans les arguments bien connus de G. Genevard
et de P. Jordi (Genevard G, Jordi P, 1968) ou de leurs successeurs.
Nous aimerions simplement donner notre sentiment, qui est que
ces deux auteurs remettent moins en question la co-thérapie
en soi que certaines conditions de son application.
Outre
le fait que G. Genevard et P. Jordi (Genevard G, Jordi P, 1968)
ont fait à l'époque uvre de pionniers (ne
disposant pas de toutes les études ultérieures),
ils ont vécu à leurs dépens le fait que
la cooptation et l'expérience ne suffisent pas. Bien
sûr, il est facile après-coup de dire que deux
thérapeutes du même sexe ayant à peu près
le même âge et la même identité professionnelle
n'est pas quelque chose de facilitant. De même, le fait
qu'un seul des deux voyait les nouveaux patients a renforcé
la tendance de l'autre à se vivre comme un thérapeute
de " deuxième classe ", n'étant pas
pré-investi comme son collègue d'un transfert
positif par les patients.
Leur
principale contribution reste la découverte qu'il faut
absolument s'occuper, non seulement des transferts et contre-transferts,
mais aussi de l'inter-transfert, c'est-à-dire de la relation
entre les co-thérapeutes. Quand les sentiments de rivalité,
de dévalorisation ou d'hostilité vont jusqu'à
un sentiment de persécution, il est évidemment
urgent d'ouvrir le problème, si l'on ne veut pas que
ce conflit ne se répercute gravement sur le groupe, qui
risque d'éclater. Mieux vaut ne pas attendre d'en arriver
là pour élaborer l'inter-transfert.
D'autres
auteurs critiquent surtout la co-thérapie pratiquée
par deux débutants. Il est vrai que même avec un
bon superviseur, le matériel à discuter est abondant
et que la co-thérapie aurait tendance à compliquer
les choses. C'est pourquoi nous préconisons un autre
modèle : un couple senior-junior, où le plus expérimenté
aide le plus jeune à acquérir de l'expérience
et où le plus jeune apporte un regard neuf qui aide son
collègue à se remettre en question.
Un
autre des arguments contre la co-thérapie mérite
d'être relevé. C'est celui de l'interprétation
: qui la fait ? à quel moment ? à quelle cadence
? etc., avec le risque de provoquer un conflit si les deux thérapeutes
ne sont pas sur la même longueur d'onde.
Le
bon usage de l'interprétation dépend probablement
du degré d'alliance des thérapeutes entre eux,
de leur entente (qui passe par l'ouverture de conflits toujours
possibles) et de la durée de leur collaboration, qui
fait qu'au bout d'un certain temps, ils se connaissent bien
et peuvent se faire confiance mutuellement. Et s'il peut arriver
malgré tout qu'ils ne soient pas d'accord en séance
sur l'intervention de l'un d'eux, il reste le post-groupe (et
éventuellement la supervision) pour s'en expliquer. Les
séances suivantes pourront alors être l'occasion
de nuancer les choses ou d'en approfondir la compréhension.
Mentionnons
encore quelques autres arguments contre la co-thérapie
:
1
- On peut dire que celle-ci complique les choses, Chapelier
a dit (J.-B. Chapelier, 1986), mais aussi bien qu'elle les enrichit,
car on apprend beaucoup en s'occupant de l'inter-transfert.
2
- " La co-thérapie protège de l'angoisse,
pas du danger ", Forest a dit (J. Forest, 1998). Selon
nous, mieux vaut travailler à deux que de renoncer à
faire du groupe à cause de l'angoisse déclenchée
par la situation groupale.
3
- Par rapport au choix d'un couple de thérapeutes hétérosexué,
on peut se demander s'il n'y a pas là chez les thérapeutes
un désir de faciliter la triangulation et un transfert
de type parental, pour se protéger d'un matériel
prégénital plus angoissant, avec ses mécanismes
de défense primitifs. Or ceci est une illusion. Clivage
et projection sont à l'uvre aussi bien dans les
groupes conduits par un couple hétérosexué
que par un couple de thérapeutes du même sexe.
Il ne suffit pas de mettre un groupe devant un homme et une
femme pour se placer à un niveau oedipien. Les thérapeutes
ne sont pas les parents des patients et, pour reprendre le mot
de S.H. Foulkes (Foulkes SH, 1970) : " Il est vrai que
la famille est un groupe, mais non que le groupe est une famille
".
Résumons
maintenant les principaux avantages de la co-thérapie
:
1
- La situation groupale est complexe, et " tout ne peut
être perçu par un seul thérapeute ",
si bon soit-il, Genevard a dit (G. Genevard, P. Jordi, 1968).
Deux têtes valent mieux qu'une pour comprendre ce qui
se passe.
2
- L'argument comme quoi la co-thérapie faciliterait l'absentéisme
alterné des co-thérapeutes ne s'applique guère
à des thérapeutes vraiment motivés et impliqués
dans la conduite du groupe. Mais " personne n'est à
l'abri d'un incident de santé, et la continuité
du travail est alors assurée ", Forest a dit (J.
Forest, 1998).
D'autre
part, il est peu souhaitable d'interrompre longtemps le groupe
en Institution (par exemple pour les vacances d'été),
tant les patients sont souvent particulièrement sensibles
à un vécu d'abandon. Lorsqu'on est deux, on peut
limiter l'interruption du groupe, en ne faisant pas (ou peu)
coïncider nos vacances. Le fait que le groupe continue,
" même en cas d'absence occasionnelle ou passagère
d'un thérapeute ", Forest a dit (J. Forest, 1998),
permet à la fois une certaine permanence du fonctionnement
du groupe, et une meilleure différenciation, par les
patients, de chacun des deux thérapeutes, que lorsque
le sous-groupe des thérapeutes est toujours là
face au sous-groupe des patients.
3
- L'écoute de deux thérapeutes est un enrichissement,
car c'est souvent complémentaire et " c'est aussi
une protection contre les effets d'un contre-transfert trop
intense, qu'il soit positif ou négatif ", Forest
a dit (J. Forest, 1998). L'exemple suivant illustre les bénéfices
d'une mise en perspective de deux perceptions différentes
d'une situation :
A
l'arrivée de C, Paul, le plus ancien patient du groupe
était aussi depuis des années en traitement individuel
en privé, à raison de deux entretiens par semaine.
Sa thérapeute nous l'avait adressé, afin qu'il
puisse travailler en situation ses difficultés relationnelles
d'ordre phobique. Il mettait en avant sa timidité, qui
l'empêchait de faire des rencontres, de nouer une relation
sentimentale et surtout de fonder une famille. En séance
il était souvent le centre d'intérêt des
autres patients qui tentaient de l'aider de diverses manières
. Mais ces bonnes volontés se trouvaient régulièrement
mises en échec, ce qui finissait par décourager
ou fâcher les patients en question. D'autant plus que
Paul ne se mobilisait guère lorsque les sujets amenés
par les autres ne le concernaient pas directement. Il se positionnait
en victime face à S et reproduisait dans le transfert
son vécu d'une mère perçue comme autoritaire
et castratrice (ce qui n'était pas toujours facile à
supporter à la longue). Il projetait sur la co-thérapeute
précédente (B) l'image d'une sur idéalisée.
Ce schéma avait tendance à se figer et le groupe
faisait le jeu des résistances du patient.
L'arrivée
de C, nouveau co-thérapeute homme, a permis de révéler
un autre aspect de la problématique de Paul, à
savoir : le pendant de son inhibition, son désir d'être
au centre de l'attention, cette recherche de valorisation s'exerçant
par le biais d'une attitude d'élève consciencieux
et assidu. Nous avons pu diversifier alors nos stratégies
thérapeutiques. Au lieu de continuer à le protéger
ou à l'encourager jusqu'à l'épuisement,
nous avons commencé à le confronter davantage.
Ce qui a provoqué l'émergence d'affects agressifs,
jusque là inconscients. Cette prise de conscience lui
a permis de mieux s'affirmer dans sa vie professionnelle, en
abordant certains conflits au lieu de les éviter systématiquement.
4
- La formation est peut-être le principal avantage de
la co-thérapie, ce que soulignent plusieurs auteurs :
Bloomfield, Dick, Forest, Michel (I. Bloomfield, 1987, B. Dick
et coll., 1980, J. Forest, 1998, L. Michel, 1998, Sélection
" spécial thérapies de groupe à expression
verbale ", 1997).
Nous
n'allons pas développer ce point qui est maintenant bien
connu, mais nous aimerions préciser deux choses :
-
Tout d'abord, il s'agit selon nous d'une formation réciproque,
quelle que soit l'expérience du thérapeute senior.
Le fait de discuter d'une situation vécue en commun amène
en effet des points de vue parfois différents qui font
réfléchir et aident à clarifier notre pensée.
En outre, ce dispositif permet à l'un ou l'autre des
thérapeutes d'être ponctuellement moins actif et
donc plus attentif aux aspects non verbaux de la séance.
-
Ensuite, le fait de discuter en dehors des séances entre
co-thérapeutes ne constitue qu'un premier temps de réflexion
et ne dispense pas d'une supervision à deux pendant les
premières années, ou plus tard, ponctuellement.
L'aide d'un tiers peut aussi être précieuse en
cas de désaccord entre les thérapeutes. Et, pour
l'avoir expérimenté plusieurs années durant,
nous ne saurions trop recommander également la participation
à des séances d'intervision entre plusieurs thérapeutes
ou couples de thérapeutes de groupe. C'est R. Kaës,
cité par J-B. Chapelier (Chapelier JB, 1986), qui souligne
l'utilité pour les thérapeutes (qu'ils soient
un ou deux) d'être reliés à une équipe,
à un groupe d'affiliation, lequel est peut-être
encore mieux placé qu'un seul superviseur pour "
analyser une pluralité groupale ".
5
- La co-thérapie renforce la fonction contenante du groupe
pour les patients. Prenons l'exemple de Denis, un patient qui
n'aurait peut-être pas pu rester dans un groupe conduit
en mono-thérapie. Agé d'une quarantaine d'années,
il avait un diagnostic de trouble bipolaire, et, parallèlement
au groupe, il était suivi individuellement à la
Consultation. Hospitalisé plusieurs fois durant ses phases
maniaques, son évolution a été globalement
favorable, avec une diminution de la fréquence et de
l'intensité des phases aiguës, et, pendant tout
un temps une meilleure compliance à son traitement de
lithium. Malgré ce trouble mental grave, il a profité
du groupe. Essentiellement, il a fait l'expérience de
ne pas détruire le groupe pendant ses périodes
de crise, alors que, toujours pendant ses phases maniaques,
il avait sérieusement compromis sa situation familiale
et professionnelle.
Sa
participation au groupe a été interrompue par
des hospitalisations et par des prises en soins au C.T.B., mais
chaque fois aussi brièvement que possible. De retour
au groupe, où sa place était gardée, il
était sensible au regard que les autres patients portaient
sur son état actuel et passé, et nous découvrions
chez lui des capacités de remise en question, de critique
et d'introspection. A un niveau concret, la co-thérapie
nous a permis de le maintenir au sein du groupe dans des moments
particulièrement difficiles. Lorsqu'il devenait très
irritable et logorrhéique, nous n'avions pas d'autre
solution que de l'aider à quitter provisoirement la séance.
S restait avec le groupe, tandis que C sortait de la salle avec
le patient. Après un court entretien individuel qui lui
permettait de baisser son niveau d'excitation, Denis a, à
chaque fois, été capable de revenir en séance
et de la terminer autrement que sur un éclat ou un acting.
Ces incidents sont devenus de plus en plus rares et plus faciles
à gérer au fil des années.
6
- La situation de co-thérapie permet de travailler les
clivages d'une autre manière qu'en mono-thérapie,
où le groupe a parfois tendance à déplacer
sa colère soit sur un patient qui se prête au rôle
de bouc émissaire, soit sur l'Institution ou sur la société
qui sont " mal faites "
Ceci pour ménager
le thérapeute dont on dépend. Il y a d'ailleurs
parfois plus d' " illusion groupale " quand un thérapeute
est momentanément seul au groupe. S'ils sont deux, les
clivages peuvent se porter sur le couple des thérapeutes,
dont l'un sera " idéalisé, l'autre fécalisé
", Forest a dit (J. Forest, 1998). Lorsque les thérapeutes
s'entendent suffisamment bien pour que celui qui est momentanément
préservé n'entre pas en collusion avec le groupe
mais repère l'identification projective, le dépassement
de ces mécanismes de défense primitifs en est
facilité, et le couple thérapeutique en est renforcé.
7
- Enfin, nous ne pouvons que souscrire à la conclusion
de J. Forest (Forest J, 1998) qui parle du " plaisir du
voyage " en co-thérapie, à savoir :
" Le plaisir de la découverte, d'un travail d'élaboration
qui avance, dans lequel on voit les changements s'opérer
chez les patients, où se développent les capacités
d'adaptation et le travail d'analyse pour les thérapeutes
; et surtout le plaisir de penser ensemble, peut-être
le meilleur de ce que l'humain peut atteindre, lorsque les circonstances
le lui permettent ".
Les conditions nécessaires à un fonctionnement
satisfaisant en co-thérapie
Nous
avons déjà vu qu'en Institution, on peut préconiser,
idéalement :
1
- Un couple hétérosexué, de même
formation analytique (avec une psychanalyse personnelle et la
participation à un groupe de sensibilisation à
la dynamique de groupe) mais d'identité professionnelle
différente (par exemple un médecin et une psychologue)
;
2
- Un thérapeute stable et plus expérimenté
(senior) et des co-thérapeutes successifs plus jeunes
;
3
- Une durée de 2-3 ans (voir 4 quand c'est possible)
pour chaque co-thérapeute ;
4
- L'engagement à pratiquer régulièrement
cette activité (comme pour les psychothérapies
individuelles), indépendamment des pressions de l'Institution
concernant les médecins (souvent dérangés
en urgence au milieu de leurs tâches habituelles). Il
s'agit donc de préserver le temps nécessaire pour
le groupe et ce qui va avec.
5
- Le fait de voir ensemble les nouveaux patients proposés
pour le groupe ;
6
- La cooptation réciproque. C'est habituellement le senior
qui propose le groupe à un futur co-thérapeute
éventuel, mais le désir de travailler ensemble
peut venir aussi du plus jeune. L'important c'est qu'aucun des
deux ne se voie imposer cette collaboration, qui doit résulter
d'un choix réciproque, dépendant à la fois
d'un facteur institutionnel et d'un facteur d'ordre affectif
(affinités, estime et sympathie au départ, car
on ne peut s'exposer et s'impliquer que sur une base de confiance
suffisante). Si c'est peut-être mieux de travailler en
couple hétérosexué (situation plus normale
avec un groupe mixte), Yalom (Yalom ID, 1975) (Yalom ID, 1983)
insiste sur le fait qu'il est encore plus important de se sentir
à l'aise avec l'autre, homme ou femme ;
7
- S'astreindre régulièrement à un post-groupe
après chaque séance de groupe (dans notre pratique,
pendant 45 mn). Il s'agit de se donner un espace régulier
de parole entre thérapeutes, avec trois fonctions principales
:
-
Tout d'abord, commenter " à chaud " nos impressions
respectives sur la séance.
-
Ensuite, se constituer un matériel écrit permettant
d'y réfléchir après-coup, en se remémorant
dans la mesure du possible la chronologie de la séance
et en prenant des notes ensemble sur le contenu, les thèmes,
les mouvements et les interactions principales.
-
Enfin, commencer à discuter de nos éventuelles
divergences sur la manière de voir aussi bien un patient,
une situation interpersonnelle ou nos interventions respectives.
8
- Un temps de pré-groupe plus court (15 à 30 mn)
est plus contesté ou moins pratiqué par la plupart
des co-thérapeutes. Dans notre expérience, c 'était
utile :
-
Pour survoler nos notes de la séance précédente,
non pas, bien entendu, pour enchaîner sur la fin de la
séance précédente, car il s'agit d'abord
de laisser le groupe associer aussi librement que possible.
Mais à une séance par semaine (et non quatre comme
en analyse, ou deux comme dans les groupes en pratique privée),
avec tout ce qui se passe dans l'Institution, il peut être
utile de " se rafraîchir la mémoire ",
ne serait-ce que pour mieux faire des liens par la suite. C'était
particulièrement utile quand nous n'avions pratiquement
pas d'autre occasion de discussion avec un co-thérapeute
travaillant dans une autre unité du secteur. Cela aidait
aussi à mieux se connaître.
-
Pour élaborer avec un peu de recul ce que nous n'avions
pu qu'aborder durant le dernier post-groupe. C'était
ainsi l'occasion de discuter de l'évolution du groupe
et des priorités du moment (comme les candidatures de
nouveaux patients, etc.).
Conclusion
Nous
n'aimerions pas avoir donné l'impression de minimiser
les difficultés de la co-thérapie. Le travail
groupal, si passionnant qu'il puisse être, prend beaucoup
d'énergie et peut entraîner aussi chez les thérapeutes
des moments de régression ou de découragement.
Il est alors essentiel de pouvoir s'en ouvrir l'un à
l'autre, et le cas échéant, de se faire aider
par un tiers ou un groupe de référence.
Nous
pourrions comparer la co-thérapie et ses risques avec
la pratique de la montagne : ce qui est dangereux, écrivait
un journaliste, " ce n'est pas la montagne, c'est la méconnaissance
qu'en ont certains touristes, inconscients du danger et négligeant
de faire appel à un guide alors qu'ils sont mal préparés
ou mal équipés "
Il y a également
des filets de sécurité nécessaires à
la co-thérapie bien comprise. Moyennant quoi, et pour
paraphraser une formule célèbre, nous pourrions
dire que le plaisir de la co-thérapie existe, nous l'avons
rencontré à plusieurs reprises
Des
psychothérapeutes de groupe chevronnés comme H.
Solms et C. Dubois ont longtemps pratiqué la mono-thérapie,
mais ils avaient la possibilité de partager leurs expériences
dans un groupe de pairs. Et l'un d'eux, depuis plusieurs années
maintenant, s'est mis à pratiquer la co-thérapie
avec une collègue plus jeune.
On
pourrait dire aussi que pour un thérapeute expérimenté
qui travaille en solo et qui n'est plus en supervision (et pas
constamment en intervision), c'est le groupe lui-même
(vu comme un tout et représentant plus que la somme de
ses participants) qui lui tiendrait lieu en quelque sorte de
co-thérapeute, lorsqu'il peut travailler avec la partie
saine de chacun et que le groupe joue bien son rôle de
miroir, voire de " galerie des glaces ", selon le
mot de L. Michel (Michel L, 1998).
Alors
nous terminerons par une question : Peut-on échapper
à la co-thérapie au sens large ? N'est-elle pas
quelque chose d'utile, voire d'incontournable ?
BIBLIOGRAPHIE
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